EXPÉDITION PANDRA 2017, PAR MATHIEU DETRIE

Après avoir grimpé à plusieurs reprises dans le massif du Khumbu, nous avions bien envie d’aller visiter un autre endroit dans ce Népal immense ! Après quelques prospectives à l’ouest, des massifs très reculés et difficiles d’accès, nous tombons sur la photo de ce sommet inconnu, mais terriblement beau, le Pandra.
Pour le coup, c’est complètement à l’Est, dans la région du Kangchenjunga, et nous sommes bien motivés pour découvrir cette région que tout le monde présente comme très sauvage. 

Un peu de recherche et nous apprenons que le sommet a été gravi une seule fois, en 2003, par une équipe de Danois, en ouvrant une voie dans la face sud. Des Japonais ont aussi tenté cette face NE, en 2016, s’arrêtant à 400 m du sommet, par une voie technique mais évitant les principales difficultés de la montagne.

Voici donc nos infos, ainsi qu’une photo de la face, quand nous débarquons à Katmandu ce 26 septembre. Ajoutons quand même que « Google Earth » nous a bien aidé à localiser la montagne et l’accès à la vallée.

 

Nous sommes 3 grimpeurs dans cette aventure. Pierre Labbre, ami de longue date, partenaire de beaucoup de mes aventures et Benjamin Védrines, jeune alpiniste brillant des Ecrins, issus de l’équipe du GEAN. Deux vieux chauves (!) et un petit jeune chevelu, une belle équipe !

Après un passage rapide dans la capitale népalaise pour régler les derniers détails, nous voici parti pour deux jours de bus afin de rejoindre Taplejung, point de départ du trek du Kangchenjunga. Nous sommes aussi accompagné de Ghelu et Dawa, nos deux guides et cuisiniers qui resterons avec nous tout le long du voyage. Deux journées de bus sur les routes népalaises, voilà qui est bien rude pour commencer le voyage. Nous sommes donc contents de commencer à marcher afin de rentrer enfin dans le vif du sujet. Le début du trek se fait à 1200m d’altitude, autant dire que pour nous monter à 6850 m (altitude « officielle » du sommet), il va falloir en faire des pas ! Nous décidons de faire deux grandes journées de marche afin de rejoindre Ghunsa, village sherpa, « capitale » de la région, à 3300m et ainsi commencer notre acclimatation. Les porteurs, puis les yaks, chargés de notre matériel, nous rejoindrons plus tard.

Une montée en aller/retour sur un col à 4700 le lendemain comme jour de repos (!) et nous voici repartis vers notre camp de base. Kambatchen (4000m) et Lonakh (4800m) sont les prochains et derniers villages. A chaque étape nous sommes surpris, d’abord par l’accueil parfait des népalais et surtout par le peu de monde dans la région. En une semaine, nous avons croisé un couple d’Indiens en trek et c’est tout ! Si vous cherchez un coin sauvage, c’est une belle destination. Au fur et à mesure que nous montons, les montagnes autour de nous se dévoilent. Ce ne sont plus des montagnes, mais presque des monuments ! Le Jannu et sa face nord immense, le versant nord du Kangchenjunga (3ème sommet de la planète), et plein de sommets pas connus mais énormes…

Tout simplement impressionnants.

A Lonakh, nous retrouvons toute l’équipe. Cela fait 7 jours que nous sommes partis et nous nous sentons bien en forme. Demain c’est la montée au camp de base. Nous avons fait un repérage la veille et il nous a semblé que l’accès à ce camp n’était pas évident, surtout avec des yaks, car nous devons traverser plusieurs glaciers. Nous espérons quand même le poser le plus près possible de notre montagne, qui nous paraît bien loin, pour nous éviter les allers et retours fatigants au camp de base avancé. Nous comprenons très vite que cela n’est pas dans les plans de nos « yakmans » qui ne veulent pas risquer de s’aventurer trop loin de leur village ! C’est donc sur une moraine à 5100m, en rive gauche du glacier Lonak que les yaks sont déchargés. Petite désillusion ! Du camp, nous sommes à environ 6/8h de marche de la face et nous ne pouvons absolument pas observer les conditions.

Le lendemain, nous organisons le campement et effectuons notre première journée de repos depuis 10 jours! Cependant, la météo semble au beau fixe pour quelques jours, nous permettant d’aller repérer l’accès à la montagne et de parfaire notre acclimatation. Nous préparons donc les sacs, pour faire un portage au camp avancé, laisser le plus possible de matériel et monter dormir un peu plus haut. C’est avec 23 kg chacun que nous partons le lendemain. Ce n’est pas encore cette fois-ci que nous profiterons du confort du camp de base ! Le camp avancé, à 5500m, repéré quelques jours avant par Benjamin est atteint au bout de 5h de marche, en évoluant sur des glaciers et des moraines instables, mettant à rude épreuve notre proprioception. Nous découvrons pour la première fois la face que nous voulons gravir. Elle est magnifique, assez impressionnante et elle nous semble en bonne condition. Nous pouvons aussi voir que le soleil « passe » très vite dans cette face NE, ce qui nous rassure pour la suite. Mais l’heure est à l’acclimatation, la partie la plus rébarbative d’une expédition ! Par chance, nous repérons une « bosse » à 6250m, juste au dessus de notre camp avec un accès qui à l’air facile.

Le jour suivant, après quelques heures de marches, toujours dans d’agréables éboulis, nous arrivons à un petit col confortable, à 6150m. Nous plantons les tentes et laissons l’altitude faire doucement son travail sur nos corps bien fatigués ! Un vrai bonheur ! Nous avons prévu dans l’idéal de passer deux nuits ici, mais nous nous rendons vite compte que l’on a été un peu léger sur la nourriture. Pour faire passer notre faim, nous parlons des plats dont nous raffolons quand nous sommes à la maison. Guérir le mal par le mal…

Heureusement, le lendemain, pour réussir notre premier sommet il suffira de nous « trainer » 100m plus haut par une calotte glaciaire très facile. Le temps est toujours merveilleux et nous savourons quand même cet instant. Une deuxième nuit, qui se passera mieux que la première, et nous fuyons au petit matin pour rentrer au camp de base et nous jeter sur la nourriture que nous avons apportée. Cela tombe bien, il se met enfin à faire mauvais, on va pouvoir enfin se reposer et profiter de ce camp. Les jours de repos se passent tranquillement, avec notre rituel bien rodé, à base de petit déjeuner/débat à rallonge, de rangement et trie du matériel, de lecture, de sieste, et de repas gargantuesque.

Enfin, à peine le temps de se refaire une petite couche de graisse, que notre « sorcier des nuages » nous annonce une période anticyclonique de folie, avec 5 jours de grand beau sans vent. Incroyable ! C’est pile ce qu’il nous faut, nous prévoyons une journée d’approche, 3 ou 4 jours dans la face et une journée de retour. A croire que c’est fait exprès ! Le dimanche 15 octobre, nous nous mettons donc en route de nouveau pour le camp avancé. Cette fois-ci, les sacs sont plus légers mais c‘est la pression de l’action proche qui rajoute du poids sur nos épaules.

Nous atteignons le camp assez tôt pour constater que les conditions n’ont pas trop changé. Le plan d’attaque est le suivant : un lever pas trop tôt (5h du matin quand même !), pour rejoindre la face tranquillement et attaquer à grimper quand le soleil est passé, c’est à dire vers 9h. L’accès au pied de la montagne est encore un pur plaisir, à base de glacier en glace vive et de moraines mouvantes… Nous attaquons et, comme prévu, la première longueur, après le cône d’attaque, est déjà compliquée.

La suite déroule plus mais le poids des sacs se fait quand même sentir. Nous arrivons au pied du « crux » de la journée, un beau placage, toujours bien plus raide qu’on l’imaginait. Ça fait du bien de tirer sur les bras, mais le souffle est court. La suite nous amène au bivouac que nous avions imaginé. La taille de notre terrasse sera plus compliquée que prévu, pas assez large, Pierre passera la nuit dehors !

Le 2ème jour d’ascension commence tôt, et d’entrée le placage du petit déjeuner nous met dans l’ambiance. Une longueur encore très raide, aléatoire et engagée qui se fera mi-libre, mi-artif.

La goulotte qui suit est très esthétique et la glace y est abondante, ça déroule. L’incertitude qui nous animait concernant l’accès au deuxième bivouac, est toujours présente et se confirme. 2 longueurs dans une neige peu consistante et avec du mixte aussi aléatoire nous permettent quand même d’accéder à cette terrasse magnifique protégée par un énorme surplomb. Ce soir, pas besoin de terrasser, le bivouac sera hyper confortable.

Pour le lendemain, nous optons pour la stratégie de partir léger, d’aller au sommet 400 m plus haut et de redescendre dans la journée rejoindre ce bivouac 4*. Par contre, l’itinéraire jusqu‘ici était évident, la suite s’annonce bien plus complexe. Trouver notre passage au milieu des champignons et des « ices flutes » ne semblent pas évident du tout. Nous avons plusieurs options et demain au réveil, il s’agira de trouver la bonne pour ne pas perdre trop de temps et d’énergie.

Dans cet amphithéâtre de glace, la ligne à gauche apparaît comme la plus logique. Elle vient quand même buter sous un surplomb champignon, pas très long mais qui n’a pas l’air facile. Finalement, après une bonne partie de déblayage et de mixte foireux, nous débarquons dans les rails de neige formés par les gigantesques « ices flute ». Pas de doute, dans cette face nord du Pandra, on se croirait vraiment en Patagonie !

A cet instant, nos doutes s’effacent doucement et sauf gros souci, nous sommes certains de rejoindre le sommet. Il nous faudra quand même passer par la pente finale, pas très raides, 45/50°, versant nord en neige inconsistance, situé juste sous l’énorme corniche sommitale. Bref, un beau cas d’école de plaque à vent ! Encore une fois, on se dit qu’en expé on pousse parfois notre engagement plus que de raison.

Mais c’est la condition pour nous retrouver tous les trois en haut de ce magnifique sommet qui a occupé nos esprits depuis si longtemps. C’est chose faite après un bon brassage. Nous retrouvons le soleil et nous débouchons sur corniche. Il est 14h, il n’y a pas un brin de vent, il fait bon, le panorama est somptueux et nous savourons tout les trois ce moment très fort.

C’est fou comme un instant vécu là haut peut faire oublier tous les longs moments de souffrance pour y arriver. C’est le cas pour tous les alpinistes, et c’est peut être cela qui rend cette activité si belle…

Maintenant, il faut surtout penser à la descente, se reconcentrer pour rejoindre d’abord notre tente nichée sous le surplomb, puis le pied de la face. Tout se déroule bien et nous rejoignons rapidement le dernier bivouac. Nous décidons d’enchainer et de continuer le reste de la descente de nuit. Ce n‘est pas agréable, il fait froid, nous sommes crevés, mais au moins nous serons normalement à l’abris des chutes de bloc en tout genre. Toujours ce fameux compromis… La nuit est déjà bien entamée quand nous traversons la rimaye et descendons sur le glacier. Nous nous effondrons dans nos duvets, sans même prendre le temps de boire ou manger.

Finalement, dans cette ascension, qui s’est bien déroulé, on aura eu la chance de réaliser des belles longueurs, difficiles, exposées, mais les efforts consentis autour, la météo, les dangers, bref « les peines » nous auront laissé tranquille.

D’où ce nom peu original pour ceux qui nous connaissent… « Peine plancher » - Face Nord-Est du Pandra, 6700m - ED, 1100m, M6, WI6

 

 

Un immense merci à TOUTE l’équipe de Simond pour leur soutien sans faille et leur matériel au top.

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