Voie Solleder-Lettenbauer Face Nord Ouest Civetta, par Léo Billon

Chouette cette paroi !

Il aura fallu une semaine à Claret, à grimper sous le soleil du sud, pour attiser une envie de rochers enneigés.
C'est là que l'on se retrouve avec Max à comploter pour aller visiter la Civetta par la Voie Solleder-Lettenbauer dans les Dolomites.
On propose à Benjamin d'intégrer le groupe, il négocie le bout de dinde (de noël) avec maman, et finit par accepter. 

Il n'y a plus qu'à appliquer notre plan diabolique et prétentieux qui consiste à se faire une orgie de bouffe au refuge Tissi au pied de la face et à dérouler tranquillement dans la voie en faisant un unique bivouac au milieu de la paroi.

Aussitôt retrouvé Benjamin sur la route, il nous révèle quelques détails que l'on avait omis!
On ponctue et rallonge la route à grands coups de citations endiablées, de faits historiques, de noms tels Ignazio, Marco, ou encore les Patrick, et on se rend doucement compte que l'on a peut-être sous estimé la Paroi des Parois !

Les signes s 'accumulent mais nous les ignorons dans une euphorie hilarante !

Ce n'est que le lendemain en découvrant La Paroi et ses 200 derniers mètres, complètement givrés, que notre envie de rire s’estompe quelque peu!

Sur l'approche, nos prétentions laissent place au doute et à la réflexion pour finalement changer la stratégie d'attaque. L'orgie romaine prévue au refuge n'est bientôt plus d'actualité, et c'est donc sans attendre que l'on se lance sur le dos de la chouette.

On troque une nuit confortable dans le refuge contre une nuit dans une grotte dans le début de la voie, avec une petite averse de neige qui  vient nous rappeler à nos doutes !

Le lendemain c'est toutes griffes sorties que l'on se débat pour arriver tout juste à la nuit au Cristallo, à mi-paroi.

Le constat est rude pour nos égos et flatteur pour les anciens. À chaque relais, on a une pensée émue et admirative pour les ouvreurs, ainsi que pour les premiers ascensionnistes hivernaux.

Les seulement 350m parcourus ce jour et le mur qui nous attend demain (je n'arrive pas à comprendre où l'on va pouvoir passer) continuent à ronger mon capital confiance.

Je m'endors en ce second bivouac sur le dos du rapace, bien heureux d'avoir emporté plus de nourriture et de gaz que prévu, mais tout de même assailli par de nombreuses interrogations.

Le deuxième réveil est plus matinal ; il faut que l'on avance !!

Ce départ nocturne, éclairé par les étincelles de Max, nous redonne confiance, suivi de Benjamin qui face au gros champignons de neige qui nous barre le chemin, utilise ses capacités de fongicide avéré pour nous sortir de cette grande cheminée encombrée.

Je prends la suite pour nous emmener 150m sous l’arête sommitale où l'on trouve un éperon neigeux qui, une fois creusé, nous servira de nid pour la soirée du réveillon.

Le givre qui recouvrait les rochers sommitaux a fondu ; c'est donc l'esprit plus tranquille que la veille que je me laisse aller dans mon cocon de plume.

Au 4ème jour, à 10h au sommet principal de la Civetta, nous en finissons avec la voie Solleder-Lettembauer. 

Pour chacun de nous, c'est notre première voie dans cette face mythique !

Mais bien heureusement, Benjamin a déjà parcouru la via ferrata Alleghesi qui a notre faveur pour la descente. Il nous guidera bien habilement dans cette muraille rocheuse, où les câbles bien tendus sont, par de nombreuses occasions, enfouis sous la neige.

Le lendemain, c'est avec des skis de location (étant donné que nos autres idées peu brillantes ne fonctionnaient pas) que l'on ira chercher nos skis au pied de la face. 
Au retour, on aura le plaisir de boire une bière avec le gardien du refuge Tissi et sa femme qui, avec leur ami Diego, nous ont suivis tout au long de ces 4 jours.

On rentre tous les trois bien heureux d'avoir pu nous faufiler à travers les serres de la paroi des parois.

Une voie historique de la "Paroi des Parois" ouverte en 1925 en une journée avec seulement 12 pitons par Solleder et Lettenbauer. Une pensée pour la première hivernale réalisée en 1963 par une équipe d'italiens dont Ignazio Piussi ("Ignazio Piussi, le grimpeur le plus puissant de son époque!") puis la première solitaire hivernale par Marco Anghileri en Janvier 2000.

Une citation qui nous a accompagnés tout le long de notre séjour en Italie :

De Gilles Modica dans "Vertiges-Chroniques":

""La concentration, c'est la sécurité", écrit Berhault. C'est le titre de son chapitre sur la voie Solleder, si exigeante en raison de son accumulation de longueurs peu protégées et d'un rocher qu'il faut savoir interroger. Concentration: oui, mais la concentration fluctue en fonction des difficultés et diminue fortement dans les manoeuvres de routine ou dans les passages qui vont de soi, sur rocher sain. Le plus concentré des hommes n'échappera pas à des moments de relâchement, de distraction ou même d'absence."

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