SOY UN HUMBRE NUEVO, PAR ANTOINE BLETTON

A l’heure d’une communication dopée à grands coups de superlatifs, il devient délicat de distinguer le commun de l’exceptionnel. C’est encore plus vrai quand la relative beauté d’une voie d’escalade entre en jeu. Existe-il une plus belle voie au monde ? Quels seraient alors les critères pouvant justifiant ce titre ?
Pas besoin d’être expert en géologie pour comprendre que la qualité du rocher est une donnée importante. Un calcaire gris et compact avec seulement les prises nécessaires pour passer en libre ? Une ligne de Fissures parallèles dans un granite orangé ? De jolies formes tout en rondeur sur un grès adhérent ?
Le cadre est également crucial. Avec vue sur la mer ou l’océan ? Quelques montagnes enneigées, un beau glacier en toile de fond ? Un vallon verdoyant et sauvage qui nous donne, l’espace d’un instant, l’impression d’être seul au monde ?
Un facteur purement grimpant pencherait sur une homogénéité des longueurs. Le must serait une cote unique sur toute la voie. Une cotation pas extrême pour gonfler nos égos de faire tous les passages à vue, mais pas trop facile pour avoir à grimper entre les points…
Un indice semble encore plus personnel : l’exclusivité. Autrement dit la complexité ou l’effort à fournir pour cette voie. Une marche d’approche longue et compliquée, une logistique pas évidente ou une grande distance rendrait cette ascension unique et rare.
Des autres facteurs, il en existe une pile : l’équipement (trad, mixte, tout équipé), l’ambiance aérienne de la voie, la longueur d’escalade… Bref pas évident de trouver le graal…
Alors Soy un hombre nuevo  au Picu Urriellu correspond elle à ces exigences ?

Imaginez un monolithe de 500m qui culmine à 2519m. Il domine ses voisins des Picos de Europa avec en toile fond l’océan atlantique. L’autre nom du Picu Urriellu est Naranjo de Bulnes, ce qui donne une belle idée de la couleur de son calcaire fantastique. Bien que localisé à 15 minutes de marche du refuge homonyme, la face ouest est situé à 3h de marche du dernier petit village et surtout à 15h de voiture depuis Chamonix. Autant dire qu’une visite aux Picos de Europa se rentabilise. Le point critique dans cette région rebaptisée la Bretagne d’Espagne étant bien évidemment la météo. Les hauts sommets accrochant les perturbations atlantiques, il n’est pas rare qu’il pleuve ou qu’il bruine pendant plusieurs jours !
La chance est de notre coté, car malgré la pluie sur la route, la montée au refuge se fait sous un grand ciel bleu. Le coucher de soleil sur la face Ouest n’a d’égal en beauté que la mer de nuages due à l’évaporation des jours précédents.
Un critère qui peut être utile dans la recherche de la plus belle voie du monde est la recommandation d’un ami. Prenez un ami dont l’avis est légitimé par son expérience et sa carrière de grimpeur/voyageur. C’est le cas ici. Lorsque nous nous sommes pencher sur cette région d’Europe, Thierry Périllat (aka Pétiole) nous a dit en parlant de Soy un hombre nuevo : « Une des plus belles voies que j’ai eu la chance de grimper ». Ces
quelques mots nous motivent encore plus et nous formons l’équipe : Dim Munoz, Arnaud Bayol et moi même du GMHM, ainsi qu’ Alain Chastan.
Le lendemain matin, mercredi 2 Août, nous voilà donc dans les premiers mètres de cette voie. A part ces 5 mouvements qui proposent un blocage violent (côté 7b+), le reste de la voie est un véritable bijou. De part son homogénéité  en cotation (7b+/7a/6c/6b+/V+/7a+/7a/6b+) mais aussi en qualité de son calcaire à gouttes d’eau.

Pendant ces 10 longueurs il n’y a pas un relais inconfortable, mais pas une seule vire. 400m de vraie verticalité. Dément !
Les longueurs les plus délicates (>6c) sont toutes équipées et on ne peut rien rajouter, les longueurs plus faciles sont à protéger avec un jeu complet de coinceurs (nous avions pris le #1 et #2 camalot en double). La voie s’arête à R10 et pour rejoindre le sommet il faut emprunter une longueur de la Directissima  et 2 longueurs de la Murciana78 . Ces 2 dernières longueurs sont bien plus faciles (côtés V ou V+) mais pas moins jolies. La verticalité reste la même et les petites réglettes et gouttes d’eau laissent place à de gros trous et énormes bacs. Il n’y a plus de spits ou seulement un ou deux pour indiquer l’itinéraire et il faut avancer au mieux dans cet océan minéral presque aussi joli à regarder qu’à grimper !
Un petit bisou à la vierge sommitale et nous redescendons par le versant sud et sa voie normale  Directa de los Martinez . Un peu de désescalade en II puis 4 rappels nous reposent sur le chemin du retour. Même la descente est magnifique.
Le lendemain nous rendons visite à sa voisine de gauche (Murciana 78). Certes la ligne est moins homogène mais pas moins jolie.
Cela confirme nos pensées : la voie la plus belle du monde est un mythe. Elle n’existe que le bref instant où nous la grimpons. C’est la magie de l’escalade. Peu importe la difficulté, le rocher ou le lieu, il restera toujours des petits rêves à concrétiser. Comme si la recherche et non la voie la plus belle du monde était le plus précieux.

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